mois d'août 75

Aux premiers jours de juillet 1975, la dernière de nos booms passa en heure nocturne pour notre première et  dernière fête carbonblannaise.

Trois joueurs de notre équipe de football venaient de décrocher leurs baccalauréats et nos parents respectifs nous avaient exceptionnellement accordé - on aurait presque pu leur demander la lune - de faire une fête en soirée, soyez rentrés à minuit, s'il vous plaît. Les parents de Marie-Christine, une des meilleures amies de ma soeur Sophie, possédaient, juste en face du stade Gaston Lacoste, une vaste demeure dotée d'un non moins vaste parc au bout duquel se dressait une vieille tour de pierres. La fête se tiendrait là sous les étoiles et sous les arbres, barbecues, chips, saucisses, merguez et la première apparition de la bière et du pinard.

Christian, un des trois bacheliers, l'inamovible avant-centre de l'équipe, grattait les premiers accords de Harvest. Marie-Christine flirtait dans les buissons imitée par mon pote Frédéric qui contait fleurette à Sophie. Je ne me souviens guère des détails de la soirée mais j'ai encore en bouche le sucré-salé de la nostalgie qui m'étreint alors à la nuit tombée. Douce, elle était d'une telle douceur, cette  belle nuit d'été. Pouquoi alors avais-je soudain le coeur serré, je ne le pressentais que trop. Je sus avec certitude, je devinais que cette soirée de Juillet tournait une page définitive de nos existences d'enfants. Nous n'avions pas, comme l'écrivait joliment Pagnol, nous étions si jeunes : nous n'avions pas encore " touché la vie". Mais bientôt les copains d'enfance se sépareraient et la rive gauche, de l'autre côté de la Garonne, appeleraient ceux qui jamais ne vieilliraient à Carbon-Blanc. Jamais plus, je le devinais, je ne sentirais le délicieux frisson du buteur lorsqu'il voit trembler les filets. Jamais plus nous n'enfourcherions nos Peugeot pour chevaucher à travers les coteaux. Nous ne mettrions plus de pièces dans le juke-box en battant la mesure. Sous cette tour dressée sous les étoiles, nous n'étions plus des  enfants et pas encore des hommes.

Le temps des parties de flippers était simplement à jamais, révolu.