Les grottes de Lascaux

Mado, Vincent, François, Paul et les autres, César et Rosalie : tous les films de Claude Sautet baignent dans la fumée des troquets. Coudes levés au comptoir, cigarettes ponctuant le brouhaha des échanges, lueurs incandescentes dans les traversées du désert. Sautet sans clopes ce n’est pas la même mayonnaise. Un autre siècle. « Putain il est pas neuf ce film ! » ainsi peut-on se faire la réflexion, un retour en arrière pour ne point dire un flash-back immédiat dès que l’on aperçoit un gus s’allumer un mégot au bistrot sur son téléviseur. Dans combien de temps nous ferons-nous la même réflexion en visionnant une scène où un acteur lit un journal ? Eprouverons-nous le même petit pincement au cœur, semblable petit violon de la nostalgie, nous dirons-nous « On pouvait encore lire un journal ! » comme on s’exclame : « On pouvait encore fumer dans les cafés ! »

Le café, justement, du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours vu mon père accompagner le petit noir du matin de l’encre du journal. Même que j’attendais impatiemment qu’il en ferme les pages. Même qu’après parfois trois-quarts d’heure de lecture, cela me faisait toujours sourire lorsqu’il lâchait : « Y a rien lire dans ce journal ! » Je me précipitais dessus, le cœur battant, à la recherche de mes Girondins de Bordeaux, l’article de mon Graal, l’unique objet de ma passion d’enfant. Plus tard, bien sûr, on grandit, on lit l’éditorial et quelques autres rubriques mais qu’il soit rond ou ovale, l’oxygène du rêve se propulse en ballon sur les ailes du canard local.

Encore plus tard, il arrive parfois que vous deveniez auteur du dit papier publié dans ce qui devient un peu plus, votre journal. La petite fièvre est la même. A un ami qui un jour s’étonnait de me voir chercher ma signature dans le quotidien du jour : « T’es pas habitué maintenant ? » je lui répondis que non, que ça m’emballerait toujours, avec moins de fièvre, sans doute, au fil des ans, mais que jamais au grand jamais je ne voulais un jour, être blasé. M’imaginer qu’un jour, je n’aurai pas cette matière dans les doigts, ces colonnes étalées sur ma table, ce vent que je ne brasserai plus, journal roulé dans la paume de ma main, jouant un revers de tennis imaginaire, que voulez-vous, comme on dit dans notre Sud-Ouest : ça me fait deuil !

Les pères auraient-ils failli ? N’ont-ils pas su passer le témoin ? L’orgie de l’image (le numérique c’est encore de l’image) a-t-elle brûlé le papier ? Le coût tué le goût ? L’urgence étouffé l’essence ? Le pourcentage des ventes quotidiennes du papier baisse au fur et à mesure que la moyenne d’âge de l’abonné grimpe. Le client de moins de quarante berges sortant du marchand de presse avec son quotidien régional devient une espèce rare. Peut-on ressusciter le désir effiloché ? J’aimais bien, moi, voir, un dimanche matin, à la une, en allant acheter mon tabac, claironné : « Les Girondins en route pour le titre » C’était con mais c’était bon. Les films où vous apercevez un gus lire « France-Soir » en allumant une Gauloise dans un bistrot de Paname sont les nouvelles Grottes de Lascaux.

C’est à ça, tout ça que m’inspira la simple photo de Belmondo dans «  A bout de souffle » aperçue dans la boutique « Ciné-folies » de la rue des Remparts. Une vague d’irrésistible nostalgie me renvoya alors à mes 19 ans lorsque venant à peine d’emménager de Carbon-Blanc à la rue des Frères Bonie, j’avais vu au Jean Vigo de l’amphi Aula Magna de la fac de droit pour la première fois le film de Godard. Je repensais à mes tribulations fréquentes à l’époque entre la rive droite et la gauche, cordon coupé que je ne cesse depuis trois ans, raisons professionnelles obligent, de retendre. Je pensais à la rive droite de la jeunesse et à l’amour de Bordeaux partagé avec Sylvie avec qui je vivais alors. Les textes qui suivent sont un coup de chapeau à une rive longtemps décriée et où j’ai tant appris, tant respiré et tant ri. Habitant de Fondaudège aujourd’hui, mon Dieu, soudain que tout cela me semblait si loin et si prégnant cependant.