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 Du vent dans le lent

C’était une boum chez Scarlett, autrement dit Corinne, que je continue  quarante piges plus tard d’appeler ainsi en raison de sa passion pour l’héroïne d’ « Autant en emporte le vent » et du caractère de feu qu’elle partage  avec mademoiselle O’Hara.

Le noyau dur de notre équipe de foot était là ainsi que la majorité de ses groupies.

Chacun était sur son trente et un.

Chacune dans sa plus chouette robe.

Je sortais avec Scarlett depuis  plusieurs semaines et par conséquent libéré des tourments du chasseur de slow, tenais le rôle crucial à l’époque, de disc-jockey. En effet dans ces années 70, que les moins d’un demi-siècle ne peuvent guère connaître, le choix du slow (littéralement « lent » dans le dialecte rosbif)  qui laisse votre partenaire pantelante entre vos bras d’adolescent fougueux revêtait une importance décisive dans la conquête de la donzelle convoitée. 

Ces samedi d’avant match où chacun jouait sa chemise, le choix du « lent » ne se faisait jamais à la va-vite. Un de mes lents préférés était un morceau des Pink Floyd nommé «Echoes »  qui durait une bonne vingtaine de minutes.

Je prévenais ainsi mes petits camarades : « Les gars, si vous emballez pas sur ce slow, c’est pas de musique qu’il faut changer, mais de partenaire ! »

J’en avais testé avec Scarlett la durée et son rythme on ne peut plus propice au laisser palper, Il était donc urgent d’appliquer le traitement à Gilou dans le plus grand désarroi parce que pour la première fois largué par une de ces demoiselles qu’il jetait d’ordinaire tel un vieux chewing-gum.

Gilou était l’inamovible ailier droit de notre dream team des années 70. Sa pointe de vitesse si redoutable qu’il lui arrivait parfois de continuer de courir derrière la ligne des buts adverses. Roger, par conséquent, dès que l’oiseau prenait son envol, lui gueulait régulièrement du bord de touche, de « redresser sa course », bref de ne point oublier de centrer avant de se retrouver sur le pont d’Aquitaine. Gilou dans le genre latin lover était plutôt bien fait de sa personne mais depuis quelques jours, fort fébrile : « Faut vraiment que je tombe une gonzesse, me confia-t-il avant le lancement des lents, trouve moi un truc qui assure ! »

A la même époque, le couple Daumier/Bedos que les fans des excellents Omar et Fred ont de fortes chances de méconnaître, Sophie Daumier et Guy Bedos faisaient un tabac avec un sketch justement intitulé « La drague ». Chaque partenaire du fameux slow livrait en voix off ses réflexions personnelles sur l’inconnu(e) de la danse, elle nunuche pas tant que ça, lui, lourdingue je me pose un peu là. Un des temps forts du sketch venant lorsque Guy Bedos se murmure in petto, résultat navrant à la clef: « Je vais lui mordiller le lobe de l’oreille, y paraît qu’elles adorent ça, ces cochonnes ! »

Gilou convoitait Christine, une des meilleures amies de ma sœur, qui ne le portait pas précisément dans son cœur. Il était toutefois libre, elle itou, les extrêmes ne s’attirent-ils pas, après tout ? Après les gesticulations rock’n’roll et  quelques rasades de jus d’orange accompagnés d’œillades plus ou moins appuyées, en un mot comme en cent après le laps de temps décent écoulé  juste avant le moment que chacune et chacun attendait le cœur serré, Gilou vint me trouver pour me confirmer son vibrant intérêt pour Christine, subodorant toutefois une éventuelle antipathie de celle-ci vis-à-vis de sa personne. Je lui tendis alors l’album des Floyd, en lui précisant de jouer « Echoes » lui conseillant de mordiller gentiment le lobe de l’oreille de sa partenaire, parce que, toutes les nanas te le diront, ça les rend gagas.

Alors Gilou posant l’album sur la platine, s’exclama : « J’entends du VENT ! »  ( les Floyd avant d’envoyer les premières notes, faisaient effectivement souffler le vent dans l’intro d’« Echoes ») : « J’entends du vent,  c’est NORMAL? »

Prenant ensuite l’oreille de Christine pour un steak tartare, la baffe reçue dans la foulée lui fit un effet tel que Gilou ne revint danser aucun lent dans nulle autre boom. Les hussards de la bêtise sont parfois victimes de soufflets vengeurs. Normal.