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Quand Raoul remontait son réveil

Classe de  4ème du Collège d’Enseignement Général de Bassens, 1970.

Tous mes camarades iront bosser à seize ans, comme papa. Je suis leur chef de classe. Chaque fois que l’un d’entre eux fait une connerie, je l’accompagne chez le directeur.  Jugeant que je faisais trop le savant, Jean-Luc m’a provoqué et nous nous sommes battus sur le bureau du prof principal. Jean-Luc, c’est le meneur.  Respecté du meneur, les autres suivent. Tant mieux, parce que les deux vedettes de la classe ont une maousse envergure, le seul charme du collège restant la vue de toute beauté offerte en contrebas, sur la Garonne.

Quant à ses élèves, si Jean-Luc en était le trublion incontesté, amuser la galerie des minettes restait, de fait, son vrai moteur .Ce qui valait à notre classe aux yeux du collège une aura indiscutable devait tout à un duo pas piqué des hannetons. Nos deux lascars avaient quinze piges, deux fois redoublant, chacun manifestant à sa manière, son aversion au système scolaire. Hugues, mon premier, était systématiquement assis  près du radiateur. Les cancres ne démontent généralement pas les radiateurs. Hugues, oui. Et je vous certifie qu’à chaque fois que le radiateur, BOUM, s’effondrait comme une masse sur le plancher, ça faisait son gros effet. Le dirlo le virait alors pour des durées variables, ce qui était de toutes façons le but recherché. Hugues revenait à chaque fois en héros peu loquace mais parlant. Raoul ne causait pas, il grommelait. Même pour dire bonjour, Raoul grommelait. Ce lascar, c’était la star. Vous voyez le fameux Chabal ? D’accord. Alors laissez moi vous dire que Sébastien Chabal, en comparaison, c’est Winnie L’Ourson. Notre prof de français, Mademoiselle L, un tantinet rêveuse, s’était mise en tête de nous faire réciter quelques extraits choisis de Molière et de Corneille. Noble intention certes, sauf que d’entendre baragouiner quelques uns de plus beaux vers de notre littérature par des gugusses à l’accent bordelais à couper au couteau devait retourner dans leurs tombes les immortels auteurs.

 Le regard rivé sur la classe, mademoiselle  négligeait de jeter le moindre coup d’œil sur le récitant. Lequel, n’ayant évidemment pas appris une seule ligne de ces classiques,  extirpait, ni vu ni connu, d’une des larges poches de la blouse obligatoire à l’époque le texte sacré et trichait sans vergogne. Vint un après-midi le tour de Raoul. Raoul et ses bras démesurés tel un King Kong de banlieue. Raoul le total taiseux grommelant: « Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie, n’ai-je donc, NEIGE donc ? » Indifférent au fou rire général,  Raoul se rassit devant le gros réveil posé sur son pupitre.

A 14h 55,  le réveil de Raoul sonna. Systématiquement le réveil de Raoul sonnait cinq minutes avant la fin de chaque cours. J’ai appris par la bande qu’Hugues était devenu plombier chauffagiste. Ne soyons donc pas alarmistes : Les scolarités les plus courtes suscitent parfois des vocations. 

Raoul quant à lui, fut définitivement viré le jour où  il se dirigea droit vers mademoiselle M. Ce prof d’anglais nous infligeait le pire en ignorant pratiquement tout de la langue qu’elle était censée enseigner, réussissant l’exploit du haut de ses un mètre cinquante de terroriser son monde. Sauf Raoul, bien sûr mais jusqu’alors resté parfaitement impavide. Personne, nul ne l’ayant jamais vu se lever avant la sonnerie de son réveil, ne sut ce qui le piqua. Bref lorsque nous vîmes l’ami Raoul, tanker taciturne avancer vers le frêle esquif enseignant, un silence de cathédrale envahit la classe.

Mademoiselle M choisissait un cintre pour y déposer son manteau de vieille fille, avec  une solennité digne du dépôt de la sainte relique lorsque Raoul la chopant par le col, la souleva telle une vulgaire frite, l’accrocha sur un porte manteau et ferma l’armoire à clef. Alors glapit notre prisonnière et dame Garonne en rit encore. Je priai Jean-Luc de délivrer M pendant que nous nous rendions chez le directeur.

Il ne jouait pas au foot et ne fréquentait pas les bals. Je ne revis jamais monsieur Raoul et ses cinq minutes d’avance.